Chez Luc (brèves de comptoir)

"Chez Luc", le bar où l'on peut venir bavarder ensemble à propos des choses qui fâchent, ou qui réjouissent, ou qui émeuvent ... Je vis près d'Avignon, en Provence. J'ai trois bons copains qui viennent au bar pour nous raconter la dernière du jour : Jack, de Belinto en Provence, Patrick, d'Audierne en Bretagne, et Philippe, de Piriac en Bretagne du sud (qu'on appelle aussi "Pays de Loire").

Les auteurs (le patron et les habitués)

Photo Luc

Luc, Avignon

Photo Padraig

Padraig, Audierne

Photo Jack

Jack, Belinto

Photo Philippe

Philippe, Piriac

lundi 31 octobre 2005

Privatisation de 58 centrales nucléaire : non merci.



L’Etat a décidé de privatiser en partie la société EDF. Bien. Je n’ai rien contre le principe des privatisations. Qu’on privatise Gaz de France, pas d’objection. Qu’on privatise La Poste, pourquoi pas. Qu’on privatise la RATP, je veux bien. On a privatisé France Telecom, parfait. Air France est privé, pas de soucis. Dans le cas d’EDF, certains pourraient voir d’un bon œil une « normalisation » du statut des employés et une « remise à plat » du rôle des syndicats.

Mais EDF est un animal à part. C’est une exception mondiale. Une société de production et de transport d’électricité basée à 70 % sur le nucléaire.

Or, en matière de risques, une centrale nucléaire, ce n’est pas exactement la même chose qu’une centrale thermique par exemple. Si une centrale thermique est mal gérée, elle finira peut-être par exploser, et ça fera, disons, 10 morts et on en restera là. Si une centrale nucléaire fond son réacteur, les conséquences peuvent être tout autres. On ne peut que se référer à deux cas d’accidents majeurs. Chernobyl en Ukraine a causé la mort de plusieurs milliers de personnes - sans compter des décès induits par une augmentation des cancers de la thyroïde (x 9) qui ne seront sans doute jamais dénombrés. Par miracle, l’accident de la centrale de Three Mile Island aux USA n’a pas causé de décès, malgré des rejets de matériaux radioactifs sur la population avoisinante de 2 millions de personne.

Outre des défauts de conception de la centrale, l’accident de Chernobyl a été causé par un « défaut de culture de sécurité », par la « violation des procédures » et par des "défauts de communication avec la hiérarchie". Celui de Three Mile Island a été causé par la défaillance d’une pompe puis d’une vanne, et d’un système d’information qui a trompé les opérateurs.

Tout ça pour dire que les conséquences d’un accident majeur dans une centrale nucléaire est sans commune mesure avec un accident majeur dans une centrale thermique (gaz, charbon, pétrole).

On peut d’ailleurs en dire autant des centrales hydroélectriques. La défaillance du barrage de Malpasset en 1959 a causé la mort de plus de 500 personnes. Et nombre de barrages en France menacent des villes importantes (ex. : le barrage du Monteynard menace directement Grenoble d’une immersion sous 275 millions de m3 d’eau).

En conséquence, je suis très réservé à l’idée de confier la gestion de nos 58 centrales nucléaires et de nos plus gros barrages hydroélectriques (une cinquantaine) à des intérêts privés. Non que le privé soit à priori moins à même de les gérer en toute sécurité, mais on ne peut pas exclure que, dans des circonstances économiques tendues, le gestionnaire privé ne soit pas tenté d’assouplir des procédures coûteuses pour améliorer la rentabilité… Et ça, je ne souhaite pas en courir le risque.

Il est vrai que l’Etat ne met aujourd’hui dans le public que 15 % du capital d’EDF, en se réservant de mettre encore 15 % supplémentaires plus tard… Dans ce scénario, le contrôle reste à l’Etat. Mais de 85 % puis 70 % de contrôle, je vois venir le désengagement à 49 %, voire le désengagement total. Et là, je dis par avance NON.

EDF, malgré tout le mal qu’on peut en dire, a, depuis 50 ans, fourni de façon économique et en sécurité de l’électricité nucléaire aux français (et même ailleurs dans le monde). Changer les règles du jeu c’est, de mon point de vue, jouer avec le feu…

8 Comments:

Blogger Luc said...

Intéressant.

Je tiens tout d'abord à dire que je suis d'accord avec toi, et pour les mêmes raisons. Mais je pense que ces raisons ne résistent pas à l'analyse.

En effet :

(1) Tchernobyl (1986) était un réacteur d'état, pas un réacteur privé. Si ça avait été un réacteur privé, peut-être aurions-nous évité l'accident.

(2) Actuellement, aux U.S.A., 20% de l'électricité est fournie par 104 centrales nucléaires privées, soit deux fois plus qu'en France, et, à part effectivement Three Mile Island en 1979, aucun problème à signaler.

(3) L'entretien des centrales nucléaires de l'EDF est entièrement sous-traité à des sociétés privées, donc, on se voile un peu la face dans tout ça.

En résumé, si je suis d'accord avec toi, c'est parce que, comme toi, j'ai un "credo" de la toute puissance d'EDF, de son infaillibilité quasi divine, et que tout ça est dû au fait qu'EDF est contrôlé par l'état providence Français.

Mais bon, ça doit faire doucement rigoler à l'étranger, cette attitude ...

Pour en savoir plus : Nuclear power (Wikipedia)

lundi, 31 octobre, 2005  
Blogger Philippe Piriac said...

je crois que ce que nous avons de plus précieux en France sur ce sujet électricité, en plus de nos centrales nucléaires

c'est
-une autorité de sureté nucléaire pas vraiment du genre complaisante.
-un industriel leader mondial du nucléaire.
Ni EDF, ni cette autorité, ni cet industriel n'ont intérêt a prendre le moindre risque de sureté ou de réputation et ce d'autant que:
-le prix relativement modique de l'électricité nucléaire permet de provisionner ces dépenses de sureté
(surtout après le transfert des retraités EDF au régime général)
- la durée de vie prolongée permet d'améliorer encore l'économie de production

-les parties prenantes ( public, syndicats, entreprises, ...) savent implicitement qu'un éventuel transfert partiel de ces couts de sureté sur les consommateurs, via une augmentation des prix (alors que le coût de l'électricité est prévisible(des couts salariaux et des emprunts)restera toujours moins délétaire que les fluctuations du coût du pétrole (donc du gaz) sur l'économie.


Je vous parie que les Français vont se précipiter sur l'action EDF en se disant qu'ils se couvrent contre les fluctuations sur le pétrole et qu'à tout prendre, ils font plus confiance à la rigueur du corps des Mines qu'aux aléas des exactions déclenchées outre atlantique au nom de cette huile qui noircit tout.

lundi, 31 octobre, 2005  
Blogger Jack said...

Franchement le fait que les Français se ruent sur les actions d’EDF ne prouverait strictement rien. Le fait que l’état soit en charge de l’EDF est donc de nos centrales nucléaires n’est en rien une garantie de sécurité, mais leur privatisation garantie à coup sûr une détérioration, à terme, de la sécurité au nom de la sacro-sainte loi de la rentabilité maximum, au service de la non-moins sacro-sainte loi du marché !
Faut-il vous rappeler qu’EDF n’a déjà plus le monopole de la distribution ? Ce qui est, pour moi un non sens !
Plus généralement, je pense que le rôle de l’état est de fournir à l’ensemble de ses citoyens les infrastructures nécessaires au fonctionnement du pays.
Ce qui ne se limite pas à l’armée, la justice et l’ordre public, mais inclus aussi toutes les infrastructures nécessaires au développement économique du pays :
Les routes, voies ferrées et navigables, les télécoms, l’énergie électrique…

Dans cette logique là, je ne vois pas bien ce que fait l’état dans le capital de Renault.

Vous avez déjà téléphoné aux USA ? Vous avez vu l’état de leur réseau électrique dans l’Amérique profonde ? Vous pensez que c’est un exemple à suivre ?

Nous aimons vivre à la campagne : pensez-vous que les services tels que le téléphone et l’électricité nous parviendraient dans les conditions techniques et économiques que nous connaissons, dans un systeme libéral où chaque investissement est dicté par la sacro-sainte loi de la rentabilité?

Moi, je suis sûr que non !

Et puis, il faut arrêter de dire que ce qui est géré par l’état l’est FORCEMENT plus mal que par le privé, il n’y a aucune fatalité à cela, sauf a décrèter l’état irresponsable et incapable. Ce qui revient à dire que le politique ne peut rien diriger.

C’est une pensée fonciérement antidémocratique, non ?

Demain, nous pourrions fort bien confier notre courrier à la boulangère sans privatiser la poste ou nationaliser la baguette …

Si vous voyez ce que je veux dire.

Et puis, si l’état manque des moyens nécessaires pour investir à EDF, ce n’est pas en privatisant EDF, que l’état s’attaquera à son manque de ressources chronique.

mardi, 01 novembre, 2005  
Blogger Patrick said...

Tu noteras, Jack, que parmi les exemples de sociétés dont la privatisation ne me gène guère, je n'ai pas cité la SNCF, pour des raisons similaires à celles invoquées pour EDF. Je suis adepte du train, mais je n'ai pas envie de circuler sur un réseau aussi délâbré et dangereux que le réseau férré anglais, qui a été complètement délaissé après avoir été privatisé en 1994 (au point qu'il a fallu renationaliser le réseau en 2001)...

Je suis un peu d'accord avec la notion d'infrastructures qui ont plutôt vocation à être "nationales". Ceci étant, l'eau est confiée au privé, et ça ne marche pas mal, me semble-t-il...

mercredi, 02 novembre, 2005  
Blogger Patrick said...

Luc, tu dis que sur les 104 centrales américaines, il n'y eu qu'un seul accident. Vrai. C'est un accident de trop, totalement inacceptable. C'aurait pu être une catastrophe de très grande ampleur. Je n'en veux pas en France. Tu dis que l'entretien des centrales est sous-traité. Vrai, mais les procédures et fréquences d'entretien sont dictées par EDF, et les travaux sont supervisés par EDF. Le risque, c'est que les fréquences d'entretien soient espacées sous prétexte que "ça ne sert à rien" et que "ça coûte très cher" - ce dernier point étant particulièrement vrai : un entretien de centrale, ça coûte bonbon... Enfin, la conduite des centrales est bien confiée à des agents EDF - ça, ce n'est pas sous-traité...

Non, vraiment, les scénarios-catastrophe existent, même s'ils sont très peu probables. J'ai suivi avec stupéfaction depuis la nomination de J.M. Messier l'affaire de la Lyonnaise des Eaux, qui s'est retrouvée à la tête de... studios de cinéma à Hollywood ! ? ! ? Je ne veux pas courir le risque vital d'un J.M. Messier bis qui entraînerait EDF dans des aventures à faire dresser les cheveux sur la tête, et qui négligerait son coeur de métier qui est l'énergie électrique d'origine nucléaire...

mercredi, 02 novembre, 2005  
Blogger Patrick said...

Je reviens quelques instants sur mon sujet "Privatisation de 58 centrales nucléaires : non merci", à la lumière de l'affaire ENEL/GDF/SUEZ.

On vient de voir comment les centrales nucléaires belges auraient pu passer sous contrôle italien (elles vont passer sous contrôle français), et comment l'état va se désengager de GDF (puisqu'il n'en contrôlera plus que 30% - alors que, promis-juré, il ne descendrai jamais en dessous de 70%).

Lorsque, par un jeu similaire de menace d'OPA, l'état se sera désengagé d'EDF, nos 58 centrales seront à la merci de n'importe qui pour peu que ce n'importe qui ait beaucoup d'euros. Par exemple (au hasard) la NIOC (Compagnie Nationale Iranienne des Pétroles) ou GAZPROM ou l'ADNOC (Compagnie pétrolière nationale d'Abu Dhabi) ou encore la CNOOC (China National Offshore Oil Company...

Un tel scénario vous plairait-il ?

mercredi, 15 mars, 2006  
Blogger Jack said...

Assurément non, mais cela se produira certainement sauf, si par un sursaut de conscience on met enfin un coup d’arrêt à la privatisation tous azimuts de nos infrastructures. Et ce n’est pas forcément à un gouvernement de gauche à le faire.
Mais sans doute cela passe-t-il aussi par un repositionnement de l’Europe sur ce thème, car il semble que l’Europe soit le moteur de la « libre concurrence » et demande la fin des monopoles d’état.

mercredi, 15 mars, 2006  
Blogger Patrick said...

Toujours et encore à propos de nos 58 centrales, j'apprends (ça n'avait guère été médiatisé, je crois), qu'il y a eu le 23 septembre 2003 un incident dans une grosse centrale nucléaire suédoise (1 205 MW), où une vanne réglant la circulation d’eau de refroidissement s'est mis en carafe, ce qui a déclenché un arrêt d'urgence, ce qui a fait chuter tout le réseau électrique suédois et danois, ce qui a empêché la mise en oeuvre des pompes de secours et même le démarrage automatique des groupes électrogènes... Heureusement, ils ont pu démarrer les groupes électrogènes en manuel. Pour finir, lors du redémarrage de la centrale, ils ont bêtement injecté de l'eau froide dans le réacteur encore chaud, provoquant des dégâts dans la cuve et dans le coeur.

Bon, Tchernobyl ne s'est pas reproduit, mais il s'en est peut-être fallu de peu... La centrale suédoise est bien entendu à double confinement comme en France, les dégâts auraient sans doute été moindres qu'à Tchernobyl...

Au fait, l'exploitant suédois est un privé du nom de Oskarshamnverkets Kraftgrupp.

Tout ça pour dire que je suis un fervent adepte du nucléaire, mais que je considère que le nucléaire n'est pas une technologie banalisable. EDF a démontré depuis 50 ans qu'ils savent conduire les 58 centrales françaises. Je souhaite ardemment que ça reste ainsi.

jeudi, 16 mars, 2006  

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