Chez Luc (brèves de comptoir)

"Chez Luc", le bar où l'on peut venir bavarder ensemble à propos des choses qui fâchent, ou qui réjouissent, ou qui émeuvent ... Je vis près d'Avignon, en Provence. J'ai trois bons copains qui viennent au bar pour nous raconter la dernière du jour : Jack, de Belinto en Provence, Patrick, d'Audierne en Bretagne, et Philippe, de Piriac en Bretagne du sud (qu'on appelle aussi "Pays de Loire").

Les auteurs (le patron et les habitués)

Photo Luc

Luc, Avignon

Photo Padraig

Padraig, Audierne

Photo Jack

Jack, Belinto

Photo Philippe

Philippe, Piriac

jeudi 17 novembre 2005

L'opinion publique et la presse



Sans tomber dans les excès de CNN (voir écran ci-dessus) ou, pire encore, de Fox News, on peut dire que la presse française, tant écrite qu'audiovisuelle, a été en décalage complet avec l'opinion publique française sur la couvertures des émeutes des banlieues.

L'information spectacle les a conduit à montrer en boucle les émeutes et les incendies de voitures, avec tous les matins publication des "scores" de la nuit précédente. Ceci n'a fait qu'inciter les voyous de banlieue à battre des records la nuit suivante dans ce qu'ils percevaient comme un jeu vidéo "pour de vrai". Comme l'a dit fort délicatement Akhénaton du groupe de rap marseillais IAM : "Ca tourne à un concours de bite, arrêtez de donner le nombre des voitures brûlées tous les matins." Seuls Paul Nahon de FR3 a donné l'exemple en arrêtant de donner les scores tous les jours. Il a été suivi quelques jours après par LCI. Ceci est tout à leur honneur.

Toujours dans le but de faire de l'audimat et de vendre du papier, on a eu droit en boucle à la fameuse phrase de Nicolas Sarkozy : "Vous voulez qu’on vous débarrasse de ces racailles ? Eh bien on va vous en débarrasser ! ". Comme les journalistes ont vu que ça énervait les voyous des banlieues, il nous l'ont ressortie à toutes les sauces, sans arrêt, cent fois par jour.

Ce qu'aucun journaliste n'a jugé bon de préciser, même pas les "enquêteurs qui vont au fond des choses" de l'émission 90 minutes de Canal +, c'est que Nicolas Sarkozy n'avait fait que répondre à une dame qui l'interpellait d'une fenêtre du premier étage d'un immeuble d’une tour proche de la Dalle d’Argenteuil qui lui demandait "Quand nous débarrassez-vous de cette racaille ?". Seul Daniel Schneidermann a rétabli la vérité à ce sujet. Mais les médias étaient tellement à vouloir que tout s'envenime qu'ils n'allaient pas montrer la question posée à Sarkozy, vous comprenez, ça aurait pu atténuer "l'effet" de la réponse ...

Le résultat des courses c'est que la presse écrite et audiovisuelle française qui se prétend parler en notre nom à tous, qui se prétend être le porte-parle de l'opinion publique, a été totalement désavouée par nous tous, si on en croit le sondage du baromètre Ipsos - Le Point réalisé le 12 novembre qui plébiscite le même Nicolas Sarkozy, villipendé par la presse, avec 63% d'opinions favorables ! Il passe même devant Bernard Kouchner (61%). Du jamais vu. Même les guignols de l'info de mercredi soir en sont restés sans voix !

Pour en savoir plus :
1. Comment le mot "racailles" a été soufflé à Sarkozy à Argenteuil (Big Bang Blog)
2. La popularité de Sarkozy bondit de 11 points (TF1)
3. Banlieues : l'opinion adresse un satisfecit à Nicolas Sarkozy (Ipsos)
4. Popularité suite aux émeutes dans les banlieues (Ipsos)

Crédit photo : CNN (via France 2) et merci à Dew's blog

6 Comments:

Blogger Patrick said...

Les Toulousains apprécieront la géographie de CNN !

Ceci étant, j'espère que Sarko ne croit pas un mot de ce qu'il dit. J'espère que ses discours sécuritaires n'ont d'autre but que de couper l'herbe sous le pied de l'extrême droite, dans une perspective purement électoraliste - et ça marche ! Car, entre nous, prétendre régler le problème de fond en stigmatisant les polygames et les "étrangers", c'est vraiment du grand guignol ! Sans doute sera-t-il élu en 2007, mais j'espère qu'il appliquera alors énergiquement les seules vraies solutions au problème, qui passent par une amplification et une accélération du plan Borlo, une amplification des moyens des associations qui oeuvrent dans ce domaine, le rétablissement d'une police de proximité, etc. bref, tout ce qui peut favoriser l'intégration. Car s'il n'appliquait vraiment qu'une politique de répression, je crains des lendemains autrement plus douloureux que les quelques milliers de voitures incendiées de ces derniers jours...

jeudi, 17 novembre, 2005  
Blogger Jack said...

Oui j'avais déjà trouvé un nom à cet inventaire : "La météo des Banlieues"
Température = nombre de voitures incendiés
Pression barométrique = nombre d'arrestations.
Vitesse du vent = nombre d'interpellations.
Avec en primes les phénomènes météo à caractère exceptionnels et dangereux, tel qu'incendie d'école ou de supermarchés...
Il semble que les medias aient enfin compris.
Ceci remet sur la table le sujet qui m'est cher : l'information a un effet sur le réel, elle doit être maniée avec la plus grande précaution surtout dans les périodes de crises. Tous les professionnels de la communication savent çà.
On peut même se poser des questions du genre : si nous avons eu 17000 voitures brulées entre le premier de l'an et le début des" événements", le fait que la moyenne journalière augmente sensiblement EST la véritable information, qui remet soudain tout en perspective.
Lorsque j'ai fait remarquer que notre système d'information relaie la terreur des terroristes et fait donc objectivement partie de l'arme terroriste, j'ai été compris.(par Luc en tous cas)
Ici c'est un peu la même chose, en moins grave...
Encore que, à voir les questions que tous les étrangers avec lesquels nous sommes en contact posent : on mesure les dégâts.
Il fallait tout de même mettre le problème sur la table, pourquoi pas plus tôt est en fait LA question ?
J'ai lu moi aussi le long article de LOLA avec beaucoup d'intérêt.
Je note en passant qu'on peut être née dans les banlieues et parvenir à l'élite scientifique mondiale (pourtant être une fille et fille d'émigrés çà fait un gros cumul de handicaps).
Cela fait remonter mes propres souvenirs de jeunesse pauvre, même assez pauvre, mais optimiste, car à cette époque l'ascenseur social fonctionnait parfaitement et la machine à intégrer était parfaitement huilée.
Cinquiéme enfant, je suis le seul à qui il fut permis de poursuivre des études secondaires, ceux qui me précédaient, n’ont pas eu à réfléchir : certificat d’étude, apprentissage CAP, salaire intégralement rapporté à maman tant que demeurant en famille. (C’était ainsi partout et sans problèmes)
Mon premier petit copain dans ma rue à 5 ans s'appelait Enrico, il arrivait tout droit d'Italie, je lui ai appris ses premiers mots de français. Nous étions inséparables. Sa maman faisait des pâtes sublimes à la main tous les matins...Il avait une charmante petite sœur au doux nom de Carmen.
Je ne crois pas qu'il ait jamais eu à souffrir de sa situation de fils d'émigrés. En tous cas pas plus que tous les autres très nombreux dans cette Lorraine des mines.
A cette époque être chômeur était une vrai tare et en tous cas pas un « métier ».
Mon premier "arabe", je l'ai connu au collège de la 6iéme à la troisième, il était le premier de la classe et le second ne risquait pas de prendre sa place ! (de la tête et des épaules, il nous dominait, tout particulièrement en Français).
Un petit détail, à cette époque seul les meilleurs entraient en 6iéme, on avait pas encore décidé de faire passer le bac « de force » à tout le monde.
Un CAP n’était pas un obstacle à l’ascension sociale : 2 de mes frères ont dirigé une petite entreprise.
Comme quoi, il n’y a aucune fatalité au problème des banlieues, juste un gros laissé allé dans beaucoup de domaines à commencer par la démission du politique devant le tout économique.
L’ascenseur social, doit impérativement être remis en route sous peine de voir partout la régression s’installer. Lorsque j’ai commencé à travailler on recrutait par les petites annonces. Aujourd’hui quand quelqu’un de nouveau arrive dans l’entreprise, tout le monde a la même question à l’esprit : qui le recommande ? Quel est son piston ?
Dans 95 % des cas cette question trouve une réponse. Voici un autre signe du marécage dans lequel nous nageons et explique aussi le nombre croissants de crétins arrivant aux commandes, aggravant encore la situation de l’emploi.

jeudi, 17 novembre, 2005  
Blogger Luc said...

Si vous voulez voir ce qui s'est vraiment passé lors de la visite de Nicolas Sarkozy à Argenteuil, allez regarder l'émission "Arrêt sur Images", particulièrement l'extrait Reportage de Christelle Ploquin à Argenteuil.

C'est très édifiant ! On peut voir que la réalité des banlieues est très loin du barnum relayé par les télévisions !

samedi, 19 novembre, 2005  
Blogger Patrick said...

Luc, j’ai regardé le reportage sur le lien que tu proposes. Je pense que tu n'en as pas été étonné. Mais je suis stupéfait de la réaction « étonnée » de la présentatrice de journal télévisé qui semble tomber des nues, alors qu’elle présente ce genre de choses jour après jour (soit elle est con, soit elle est malhonnête)…

A / Sur le rôle des médias. C’est une évidence que les médias parlent des trains qui sont en retard, pas de ceux qui arrivent à l’heure… Ils ne nous montrent pas le tranquille départ en vacances de la famille Dugland, mais nous montrent l’accident horrible dont a été victime la famille Dupois… Ils nous montrent l’accident mortel en course de F1, et pas la monotone ronde des voitures pendant 70 tours… Ils nous montrent donc les incendies de voiture, pas les rues tranquilles avoisinantes… Ils nous montrent les attentats sanglants à Bagdad, pas la vie tranquille dans les provinces irakiennes… Peut-on leur reprocher ? C’est ça que les « consommateurs » veulent à « leur » journal de 20 heures ou à la une de leur canard favori. Alors voilà, c’est ça qu’on leur sert – le cas échéant en pimentant la sauce pour faire plus d’audimat ou vendre plus de papier… Seule solution, éviter de regarder la télé, et lire des journaux sans photos, écouter davantage la radio (je rappelle qu'il n'y a pas d'images à la radio)…

B / Sur M. Sarkozy, Ministre d’Etat. On ne peut nier que M. Sarkozy a pris l’habitude d’instrumentaliser les médias pour se faire de la publicité. S’il va à Argenteuil, il en informe préalablement toute la presse écrite ou télévisuelle – mais il néglige de prévenir le maire de la ville. Il s’arrange pour que tout ce qu’il fait, tout ce qu’il dit soit enregistré et filmé. En langage commun, on pourrait dire qu’il "fait du cinéma". Difficile pour lui de s'en plaindre après-coup !

C / Sur la poussée de violence. Voyons les choses de façon très synthétique. Ouverture : le ministre provoque en utilisant un vocabulaire cru. Conséquence : 9 000 voitures sont incendiées, et nombre d’écoles avec, etc. Réaction : Le ministre fait preuve de fermeté, les choses se calment. Final : la cote du ministre fait un bond : il est en bonne voie pour les présidentielles.

Ne doit-on pas voir en cela un exercice de pompier incendiaire ? En d’autres temps, ce fut un incendie providentiel du Reichstag qui a permis à un certain petit moustachu de décréter l’état d’urgence et d’obtenir les pleins pouvoirs…

D / Sur le problème des banlieues difficiles. Il se trouve que j’ai travaillé 3 ans à Argenteuil – plus exactement du « bon côté » d’Argenteuil, c’est à dire à l’est de l’avenue Gabriel Péri. J’ai quelque fois été m’aventurer à pied du côté ouest (Val d'Argenteuil). Une fois, j’ai rebroussé chemin et fait un grand détour pour éviter de traverser la cité tant je me sentais mal à l’aise. Le jour du marché, je croyais être sur un mélange de marché d’Alger et de Dakar… La réalité des choses n’est dépeinte ni dans les furieuses images Sarkoziennes, ni dans le contre-reportage angélique de TV5… On ne règlera rien par occultation… Après près d'un siècle de mairie communiste durant lesquelles les choses n’ont fait qu’empirer d'année en année, le maire UMP d’Argenteuil élu en 2001 a, je crois, commencé un bon travail, notamment au centre d'Argenteuil. Mais il est loin du but, et l’argent manque… Et, de toute évidence, ce n’est pas la visite désastreuse de M. Sarkozy qui l’aura beaucoup aidé – sauf si, au final, le gouvernement prend réellement la question à bras-le-corps en y affectant des moyens constructifs plutôt que répressifs…

samedi, 19 novembre, 2005  
Blogger Jack said...

Patrick,
Tout cela ressemble en effet à une action orchestrée de la part de Sarko.
Avant de parler de l’incendie du Reichstag, il faut se demander si celui qui veut agir en démocratie, n’est pas amené à « manipuler » un peu l’opinion, ne soyons pas angéliques.
Je pense qu’on peut encore lui faire crédit, pour l’instant, tout en restant très attentif.
Ces violences, il faut d’abord les arrêter, quant aux solutions, nous sommes, je crois tous assez d’accord pour dire que ces événements sont la conséquence de nombreux problèmes que l’on a laissé pourrir, quand on ne les pas provoqués.
Le premier d’entre eux est le chômage massif et la dégradation du système éducatif, deux problèmes majeurs et liés qui ne seront pas résolus d’un coup de baguette magique et certainement pas en dynamitant des immeubles.

samedi, 19 novembre, 2005  
Blogger Patrick said...

Je reviens sur cet article déjà ancien à l'occasion de la sortie de ce récent rapport du Centre d'Analyses Stratégique, qui présente une étude a posteriori sur le traitement judiciaire des violences urbaines de fin 1985.

C'est un peu long, mais le rapport suggère que, contrairement à ce qu'a clamé M. Sarkozy dans les médias, les tribunaux ont été très sévères à cette occasion, au point que si un reproche pourrait leur être fait, c'est de ne pas avoir beaucoup fait preuve de proportionalité, condamnant les primo délinquants aussi lourdement que les récidivistes... Il ressort de cette étude que sur 215 personnes placées en garde à vue, 208 ont été déférés au parquet (122 majeurs, 86 mineurs). 65 % des majeurs ont été condamnés, (91% de ceux-ci à une peine d'emprisonnement). Pour ce qui concerne les relaxes, il ne s'agit nullement de clémence, mais d'insuffisance ou absence d'éléments de preuve apportée par la police...

Au fait, un an et demi après la promesse de nettoyer tout ça au Karcher, qu'en est-il ?

Ou s'agissait-il d'une simple rodomontade * ?

* rodomontade : propos de fanfaron

vendredi, 23 mars, 2007  

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