Chez Luc (brèves de comptoir)

"Chez Luc", le bar où l'on peut venir bavarder ensemble à propos des choses qui fâchent, ou qui réjouissent, ou qui émeuvent ... Je vis près d'Avignon, en Provence. J'ai trois bons copains qui viennent au bar pour nous raconter la dernière du jour : Jack, de Belinto en Provence, Patrick, d'Audierne en Bretagne, et Philippe, de Piriac en Bretagne du sud (qu'on appelle aussi "Pays de Loire").

Les auteurs (le patron et les habitués)

Photo Luc

Luc, Avignon

Photo Padraig

Padraig, Audierne

Photo Jack

Jack, Belinto

Photo Philippe

Philippe, Piriac

mardi 4 octobre 2005

La Construction Européenne est morte



Le premier coup d'arrêt brutal à la construction Européenne a été porté par la France le 29 mai, qui a sabordé le projet de constitution qu'elle avait elle-même élaborée, et ce en suivant les conseils éclairés de Laurent Fabius.

Le deuxième coup vient d'être porté par l'Angleterre. Jack Straw, a annoncé cette nuit l'ouverture des négociations avec la Turquie pour son adhésion à l'Union Européenne, et ce au mépris de l'opinion publique de tous les pays d'Europe de l'Ouest, fondateurs du projet Européen, qui est globalement opposée à cette entrée.

D'abord, on peut se poser une question très simple : La Turquie est-elle en Europe ?.

Et puis, imagine-t-on un jour l'espace de Schengen étendu à la Turquie et qui se retrouve avec des frontières communes avec la Syrie, l'Irak, l'Iran, etc ... ? Bien sûr que non. Alors, pourquoi étendre l'Europe au delà de ses limites pour intégrer un pays initégrable comme la Turquie ?

La réponse est simple : l'Angleterre n'a jamais voulu "intégrer" l'Europe. Un exemple frappant est le fait que jamais l'Angleterre n'abandonnera la Livre Sterling pour passer à l'Euro. Jamais.

L'Angleterre ne voit dans l'Europe qu'un marché sans barrières douanières pour permettre à son économie ultra-libérale de se développer. Un point, c'est tout. Et, dans cette perspective, bien sûr, bienvenue à la Turquie, mais aussi à l'Ukraine, et, pourquoi pas, au Maroc ! Fini l'idéal de construire une famille bâtie sur des valeurs communes (qui étaient listées dans la partie 2 de la constitution : La Charte des Droits fondamentaux de l'Union européenne). Terminé ! L'europe des marchands, la loi du plus fort, un point c'est tout.

Il faut saluer le courage de l'Autriche qui a essayé de proposer une porte de sortie avec un partenariat privilégié pour la Turquie, qui permettait à la fois de satisfaire les appétits commerciaux de l'Angleterre et l'intégrité de l'identité Européenne de l'Europe Unie. Mais l'Autriche a dû s'incliner, se retrouvant seule contre tous (on peut noter au passage le silence de Chypre et de la Grèce).

Donc, le projet Européen est bien mort. C'est fini. Je pense que l'on verra dans les années qui viennent certains pays utilisant l'Euro revenir à une monnaie nationale. Et puis, suite au mépris des dirigeants face à l'opinion publique de leur pays, on verra monter les nationalismes, et on s'étonnera ...

Toutes les valeurs pour lesquelles les pères fondateurs du projet Européen se sont battus n'ont malheureusement plus cours aujourd'hui.

Pour en savoir plus :
1. Analyse d'un beau gâchis (Chez Luc)
2. La Turquie est-elle en Europe ? (Chez Luc)
3. La Charte des Droits fondamentaux de l'Union européenne (Chez Luc)

Crédit illustration : Turkish Forum

4 Comments:

Blogger Philippe Piriac said...

Très honnêtement je n'ai pas encore d'opinion avérée sur le sujet de l'entrée de la Turquie dans l'UE: Je pense que sur les quinze ans des négo, on a trois ou quatre ans pour se faire une opinion sur le sujet.( en gros la phase de planification des grands changements des 12/13 ans à suivre)
Mais en termes de processus, là luc, tu me surprends
1. n'insultons pas le futur.Si il est vrai que les valeurs ont des vitesses d'évolutions lentes, ce ne sont pas des invariants.
Evitons de parler trop de modèle à modèle et soyons pragmatiques et ouverts plutôt que fermés ex ante:

2. Si nos valeurs sont la démocratie, les droits de l'homme, la laicité, l'état de droit, les non discriminations, pourquoi ne seraient elles pas atteignables en 15 ans à un niveau suffisant?( La turquie pratique déja l'OTAN)
Je sais bien qu'il y a du boulot, mais la non Europe aura un tel cout pour la Turquie qu'ils vont mettre le paquet.A ma connaissance, on a déjà un état laic.

3. Pourquoi postuler, ex ante, que nous ne saurons pas aider le peuple turc à évoluer vers la démocratie et à l'état de droit. et qu'il n'apportera rien à l'Europe?

4. Et en quoi le fait qu'il ait des frontières ouvertes est-il considéré comme non surmontable d'une part et son problème seul ( si nous les associons pas à nous)?

5. Pourquoi penser que nous ne saurons pas traiter les cercles vicieux que tu décris?

6. Pourquoi postuler que la sortie des négos sera oui ou non . Peut etre arriverons nous à un schéma de partenaire privilégié. Il n'est pas exclus. il est simplement pas considéré comme la borne sup

A nouveau je n'ai pas d'opinion avérée, mais ne va pas trop vite à conclure. Ca ne crée pas de valeur dans le cas présent.

L'avenir est dans le futur et le futur n'est pas écrit.IL est en partie largement ce que nous et les turcs voudont en faire.

Ce n'est pas de la naiveté ,c'est l'instruction d'un intéret bien compris éventuel

Historiquement, l'islam s'est diffusé en Europe parce qu'il parlait le langage des gens,de façon pragmatique et au quotidien, alors qu'au meme moment les hiéraques chrétiens faisaient de l'éxégèse sur les fondamentaux, à Constantinople justement. Ne perpétuons pas ce comportement trop théorisant et avancons concrètement et pas à pas.

J'aurais préféré que tu évoques l'argument de l'opportunité de travailler sur ce sujet maintenant ( aspect dilutif des efforts au moment ou l'Europe du Centre perd confiance en elle) et qu'il eut mieux valu tactiquement se poser la questions dans 4/5 ans après le remise en route du projet...mais meme celui la je ne suis pas sur qu'il est déterminant: on ne va consommer que du jus de crane, pas des ressources financières communes.
A Creuser, c'est encore flou à ce stade pour moi.

mardi, 04 octobre, 2005  
Blogger Patrick said...

Ah, en voilà un bon sujet…

Pour ma part, mon opinion « à priori » est plutôt que la Turquie, ce n’est pas l’Europe, et que la religion dominante en Turquie est plutôt incompatible avec les valeurs européennes. Mais voilà, je ne me considère pas assez informé pour avoir une opinion tranchée. D’autant plus que les choses évoluent vite. Je suis allé trois fois à Istanbul il y a une dizaine d’années, et j’avais constaté le contraste entre la partie européenne (femmes en jupes et jeans) et la partie asiatique (femmes voilées etc.). J’ai dialogué il y a seulement une semaine avec quelqu’un qui en revient, et qui m’affirme que la partie asiatique d’Istanbul s’est européanisée à grande vitesse : il y a là maintenant des quartiers chics, les femmes sont en jeans et jupes, etc… Alors, qu’en sera-t-il dans dix ans ?

Une chose me trouble, c’est la quasi-unanimité de nos dirigeants sur le sujet. Car il n’y a pas que Jack Straw ou Tony Blair : Chirac s’affiche depuis le début comme un grand supporter de la Turquie, tout comme Schröder et tous les autres (sauf l’Autriche). Comme Luc le fait remarquer, ils adoptent tous cette position malgré une opinion largement contraire dans leurs pays respectifs. Alors je me dis que je n’ai peut-être pas tout compris, que j’ai peut-être tord et qu’ils ont peut-être raison.

Malheureusement, il n’y a pas eu débat sur le sujet. En France, je ne vois qu’agitation d’épouvantails dans un sens ou dans un autre : Giscard agite le spectre d’une présidence européenne assurée par un Turc, Chirac agite la menace de l’intégrisme si on ne les accueille pas, De Villiers et consort disent n’importe quoi… Et la Turquie a été brandie comme épouvantail par les anti-européens lors du référendum. Rien de constructif ici, cela en est désespérant.

J’ai pourtant entendu il y a quelques jours une émission de radio où Bernard Kouchner s’est fait l’avocat de l’ouverture des négociations, et de l’entrée future de la Turquie si les conditions sont satisfaites. Il n’a brandi aucun épouvantail, mais a expliqué son point de vue de façon claire et dépassionnée. Je n’ai pu qu’approuver tout ce qu’il disait.

En fait, je ne suis pas loin de penser que mon opinion n’est pas juste, qu’elle est entachée d’un tas d’à priori, que je manque d’informations et d’explications. Ca me rappelle la question de la peine de mort en 1981. L’abolition a été passée en force au Parlement contre l’opinion générale. Rétrospectivement, je pense que les politiques de l’époque ont eu raison, et que l’opinion avait tord. Peut-être sommes-nous devant une situation similaire ici…

Si dans dix ans, la Turquie a vraiment avancé à pas de géants dans tous les domaines (social, politique, culturel, religieux, économique, etc.), pourquoi diable ne les accueillerait-on pas alors à bras ouverts ?

mercredi, 05 octobre, 2005  
Blogger Patrick said...

Juste un petit clin d'oeil au sujet des frontières de l'Europe :

Ca ne semble pas émouvoir plus que ça les français que la Réunion, la Martinique, la Guadeloupe, Tahiti, St Pierre et Miquelon, la Guyane Française, la Nouvelle Calédonie, la très majoritairement musulmane île de Mayotte, Wallis et Futuna, les Marquises, et j'en passe, soient inclus dans le périmètre européen, et que leurs habitants Canaques, Wayanas, Wayampi, Mahorais ou autres Polynésiens soient estampillés Européens grand teint (sans qu'on leur ait jamais demandé leur avis, soit dit en passant) !

Alors, dans ces conditions, est-on vraiment en droit de faire la fine bouche vis à vis des turcs ?

C'était juste un clin d'oeil !

mercredi, 05 octobre, 2005  
Blogger Jack said...

Voici un clin d’œil qui montre tout de même la limite des considérations culturelles, lorsque l’on débat de ce qui doit constituer l’Europe.
La fracture visible lorsqu’on voyage en Turquie est moins une question de géographie, qu’une question sociologique : voici 25 ans les femmes circulaient déjà librement, vêtues à l’occidentale, tard le soir dans les rues d’Ankara , la capitale située largement à l’est de la frontière géographique de l’Europe et de l’Asie.
Par contre 100 km au sud d’Ankara, les femmes circulaient dans les bennes des camions pour aller aux champs, toutes de noir vêtues avec foulard sur la tête, au village, le soir après 18:00, les rues, bars et restaurants très animés n’étaient habités que par de robustes hommes moustachus : les seules femmes visibles étant les nôtres !
Le contraste ville campagne est fort grand, 30 % de la population vit encore de l’agriculture et une grande partie de la population urbanisée ne l’est que depuis moins d’une génération.
C’est bien un pays laïc, par la volonté d’Atatürc, qui ne fit pas dans la dentelle avec les religieux à l’époque. La Turquie est un pays semé de mosquées, clairement musulman. La coalition au pouvoir dans ce pays laïc se réclame clairement de l’Islam.
La minorité Arménienne a fait l’objet d’un génocide au début du XXiéme siécle, l’autre minorité Kurde est matée d’une main de fer. Des députés Kurdes furent jetés en prison juste pour avoir parlé en Kurde dans l’hémicycle.
D’un autre côté, l’Allemagne est un des pays fondateurs de l’Europe, bien que responsable du dernier massacre mondial dans nos contrées.
Philippe a raison donc il faut regarder vers l’avant, et ne pas fermer d’emblée la porte à la Turquie, en tout cas, pas pour des motifs historiques ou religieux.
Quoique ? Lorsque je regarde le monde, je ne vois aucun pays musulman véritablement laïc avec le respect qui convient pour les autres religions et aucune vraie démocratie. Donc même si Philippe a raison de nous rappeler les vertus de l’Islam à l’époque du califat de Cordou, et même si mes doutes ne sont pas politiquement correctes : nous ferions bien d’y regarder à 2 fois avant de signer.
Il reste que l’adhésion au même espace politique et économique ne doit pas créer des déséquilibres qui ne pourraient être comblés : l’Europe a-t-elle les moyens de combler le retard de développement, comme elle le fit pour l’Espagne, le Portugal, la Grèce…et les nouveaux entrants.
Les lois turques sont-elles compatibles avec la libre circulation des biens et des PERSONNES, que suppose l’adhésion à la CEE.
Ne devrait-elle pas d’abord soigner ses propres maux, se consolider, en un mot fonctionner pour de bon.
Il y a tout de même une question que Luc soulève et qui me taraude régulièrement : que fait cette Angleterre si peu Européenne dans la CEE ?
Comment tolérons nous qu’un pays de cette importance n’ait pas encore adopté la monnaie européenne.
C’est aussi parce que l’Europe fait quelquesfois semblant de se construire que les français ont voté non, sans doute plus à cause de cela que par souverainisme.
Et si on retournait y faire un tour pour voir à quoi ressemble la Turquie de 2006, nous serions peut-être surpris.

mercredi, 05 octobre, 2005  

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